Cuisiner pour remettre les pendules à l’heure : le pari d’Elif Kaboğlu

Elif, 43 ans, est originaire des montagnes Kaçkar, dans le nord-est de la Turquie, une région rude et isolée. Longtemps, la cuisine a été pour elle une corvée ménagère. Et puis peu à peu, elle en a fait un outil de transmission culturelle, éducative puis un outil d’émancipation personnel. Aujourd’hui, elle est devenue pour la région une figure féminine, fière et inspirante.

La cuisine comme réappropriation de soi

Cela fait quatre ans cette année qu’Elif Kaboglu a créé avec ses belles sœurs la pension familiale d’Avusor, un refuge d’altitude niché au creux des montagnes Kaçkar. Cette pension est un endroit chaleureux et familial où l’on vient goûter un repos mérité après une journée de randonnée et apprécier des plats maisons faits sur-mesure d’une grande qualité.

La cuisine d’Elif – qui regorge de savoir faire et d’attention -, fait transparaître sans équivoque le fait que cette dernière est exactement là où elle a envie d’être. Cet amour de la cuisine, Elif ne l’a pas toujours eu. Comme beaucoup d’autres jeunes filles, elle a grandit dans un foyer où cuisiner était une nécessité pour le quotidien familial. Ses parents agriculteurs travaillant beaucoup et dans une zone reculée dans les montagnes, il était de coutume pour les filles d’aider au bon fonctionnement du foyer.

Mais Elif faisant preuve d’une personnalité forte, d’un caractère bien ancré et d’une appétence pour les études scolaires, trace peu à peu un parcours qui respecte les codes sociaux turcs de la réussite personnelle et sociétale. Elle poursuit des études dans la ville de Rize et obtient un bon poste dans une banque, ce qui lui permet d’améliorer financièrement la qualité de vie familiale. Elle se marie, devient mère et consacre sans demi-mesure son temps à son travail.

En 2019, Elif est atteinte d’un cancer et suit un traitement médical intensif qui vient couper court cette course permanente à l’ascension sociale. Pendant ce temps suspendu de traitements lourds et de recollection familiale, Elif remet en question sa vie et ses choix. Elle se questionne sur ses goûts, ses envies, ce temps qu’elle n’a plus et lorsqu’elle entre en phase de rémission de son cancer, elle décide de changer de projet de vie, de se réapproprier son temps et donc sa santé.

Cuisiner pour mieux accueillir, partager et transmettre aux autres devient alors le fil rouge de son nouveau projet et elle quitte son ancienne vie pour créer la pension.

Elif, femme inspirante, cuisinière et mentor

Dans un pays où l’inégalité des chances entre filles et garçons reste une réalité, Elif se bat. Son caractère bien trempé lui vaut d’être surnommée « l’enfant difficile » par sa mère, mais son père, avec qui elle entretient une relation très proche, met tout en œuvre pour qu’elle poursuive ses études : il allège ses tâches quotidiennes et instaure au sein de la famille un microcosme égalitaire, lui permettant d’avoir le même accès à l’éducation que ses trois frères.

« Géographiquement, nous vivons dans une région où l’on accorde un peu trop d’importance aux garçons. C’était particulièrement vrai à l’époque, mais ma famille ne me l’a jamais fait ressentir. Je suis la seule fille, mais j’ai bénéficié de toutes les mêmes opportunités que mes frères. »

Elif est une femme de principes, qu’elle s’attache à transmettre à ses proches. Son credo tient en quelques règles : se protéger les uns les autres, ne jamais se laisser faire, avoir toujours le dernier mot, et travailler dur pour gagner le respect, celui de soi d’abord, celui des autres ensuite. «  Nous devons préserver notre estime de soi. En d’autres termes, nous devons nous connaître nous-mêmes, mais être une femme… C’est plus difficile dans cette société… Nous devons savoir nous débrouiller seules, nous exprimer. Et nous ne devons jamais perdre, avant tout, le respect que nous avons pour nous-mêmes. Tant que nous préserverons notre respect de soi, les autres nous respecteront forcément. »

Au sein de sa famille, l’opinion d’Elif est souvent sollicitée, on lui demande conseil et cette posture de conseillère et de femme qui a réalisé ses rêves est une fierté pour elle.

Désormais, Elif veut tracer son propre chemin pour mieux aider les autres. Elle aspire à avoir du temps pour élever ses enfants, cuisiner, se reposer et inspirer les femmes qui l’entourent. Dans ce projet de pension de haute montagne : pas d’homme. Elle y a embarqué ses belles-sœurs, femmes au foyer, à qui elle offre un espace de création et d’émancipation en marge de leur quotidien.

« Gérer une pension de haute montagne n’est pas facile. On vient pour se faire plaisir mais… au final, ça a un coût : nous transportons du matériel, nous cuisinons… Il faut être prêt à assumer cela.
Il n’y a que des femmes parmi le personnel. Je pense que le fait que nous parvenions à assumer ce coût et que nous puissions montrer la voie pour les autres femmes, c’est quelque chose dont on peut être fières. »

Dans ce fief de femmes et d’enfants, tout est régi et effectué à l’unisson. La « famille nucléaire » comme l’appelle Elif, constitue la base de l’organisation même de la pension. C’est dans ce système qu’Elif puise sa force de vie. Entourée de ses enfants et des femmes qui marquent sa vie, elle crée une cuisine douce, personnelle et ancrée dans les traditions, qui se dénote par l’attention qu’elle porte aux goûts de chacun. Son écoute et sa présence se ressentent dans chaque assiette.

Ce projet a aussi une autre portée pour Elif : elle veut mettre à profit cet espace créé pour générer un changement dans les mentalités de la vallée.


« Peu importe à quel point on rabaisse les femmes ou les autres, ce sont encore les hommes qui jouent le rôle principal dans la gravité de la situation mondiale. Je pense qu’ils devraient un peu se ressaisir. […] Malheureusement, ce sont surtout les enfants et les femmes qui font les frais de cette violence. J’aimerais pouvoir empêcher cela, me battre uniquement pour ça. Oui, c’est un cliché que tout le monde répète, mais… ne faisons pas de mal aux enfants, aux êtres vivants, aux femmes, ce ne sont pas eux qui doivent servir à évacuer votre colère, assouvir votre rage ou à satisfaire votre ego. »

Emancipation par non conformisme

Toute sa vie, Elif a couru après le temps. Celui qu’elle arrachait, entre deux corvées, pour jouer avec ses frères et ses amis. Celui, interminable, des allers-retours à pied dans la montagne jusqu’à l’école, des bûches sur le dos pour se chauffer. Celui, âpre, des joutes avec ses instituteurs contre les inégalités de traitement entre filles et garçons. Celui, perdu, à étudier pour un rêve qui lui a finalement échappé, un lycée et un système éducatif défaillant l’ayant privée de sa vocation de médecin. Et finalement, celui consacré à gravir les échelons au sein de la banque, à côtoyer des gens influents et à tisser son ascension sociale.

« J’étais en contact avec des personnes occupant des postes importants, mais quand il s’agissait d’être heureux, je n’étais pas plus épanouie qu’aujourd’hui. Je n’avais pas le temps. C’est pourquoi je pense que les gens… devraient simplement exercer un métier qui les rend heureux. Peu importe le nom de ce métier. »

Elif décrit sa vie comme noyée dans cette course contre la montre.

Après son changement de trajectoire professionnelle et le coup assené à sa santé par son cancer, elle veut vivre au jour le jour, accorder de la valeur au temps qui s’écoule.

Elle se questionne donc sur cette fracture qu’elle veut opérer sur sa vie passée, et sur l’image qu’elle a dorénavant envie de donner, de ce qu’elle veut ressentir et inculquer à sa famille. Sa réflexion aboutit sur un projet audacieux ! Un nouveau départ, la création de la pension.

Elif souhaite mettre la cuisine au centre de sa vie, non plus comme une tâche domestique mais comme un espace de transmission, d’amour et de partage et surtout, une réappropriation de son temps.

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