
Aujourd’hui, j’aimerai vous partager une des mes chroniques basée sur un film intitulé “La Passion de Daudin Bouffant” réalisé par Trần Anh Hùng basé sur le roman de Marcel Rouff de 1924 qui a remporté le prix de la mise en scène lors du Festival de Cannes 2023. Et quelle mise en scène! Une palette de couleurs douces et vives, une lumière toute droite sortie d’un tableau de monnaie et des paysages luxuriants dans une ambiance du 19e siècle. Enfin bref, un régal visuel. Dans ce film aux accents mélancoliques, on y sent effectivement la mort et la maladie. La passion, qui placée en épicentre, rime bien sûr avec amour et désir, mais avant tout avec cuisine.
Cette œuvre est un hommage orchestré et passionné, rendu au fleuron de la culture française: la gastronomie. On y ressent la temporalité tranquille, mais fatale du temps qui passe et la cadence soutenue devant les fourneaux en contraste avec la longueur des déjeuners à six services. Cette symphonie de gestes savamment calculés et orchestrés clôt le spectateur sur son fauteuil, souffle suspendu et yeux rivés à la manière d’un enfant sur le tabouret de la cuisine devant la préparation du déjeuner dominical.
Ceci dit, si ce balai de préparation d’une bonne quarantaine de minutes nous donne cette impression, il est difficile par la suite de se sentir inclus dans la dégustation des plats, apparemment réservé à une classe très exclusive de bourgeois ventripotents.Ces notables de la bonne conscience agrémentent leur digestion par de savantes anecdotes, se rengorgeant tour à tour dans leur orgueil de respectables pères de famille.Un bal d’orgueil, renvoyé d’ailleurs ironiquement par Dodin Bouffant, joué par Benoît Magimel. Persuadé d’être l’unique détenteur du bon goût et de l’art culinaire, il propose, pour émerveiller un prince, de lui cuisiner quelque chose d’apparemment aussi banal et vieille France qu’un pot-au-feu.
Juliette Binoche, quant à elle, interprète le rôle d’Eugénie, compagne de Dodin. Ce film se présente comme une ode au raffinement français.Posons-nous donc la question : peut-on — ou même devrait-on — traduire le raffinement français par de longues heures de festins d’orgueil, destinées à une classe sociale exclusivement composée d’hommes, triés sur le volet ?
Eugénie, elle, pourrait bien détenir le monopole du raffinement français, bien que son rôle reste assez binaire. Son personnage invoque les lignes pures, la beauté simple, l’élégance, le goût, le désir, mais il est également cloisonné par des activités quotidiennes manuelles et difficiles, une lutte pour sa santé, qui finalement l’empêche d’accéder au statut de femme de la société. Elle n’est présentée comme telle qu’à partir du moment où elle décide d’épouser Dodin. Un constat triste, quoiqu’en adéquation avec les mœurs de l’époque. En somme, la passion de Dodin Bouffant est une galanterie au sous-ton conservateur, pleine de saveurs d’antan, une parenthèse privilégiée qui, à défaut de s’y apparenter, permet au spectateur une jolie envolée lyrique.