Kadiatou Bangura et la cuisine comme pare-battage

Une enfance sur les charbons ardents : la cuisine comme terrain de reconnaissance 

Née en 1994 à Boké, ville industrielle de Guinée, Kadiatou Bangura grandit dans une maison où cohabitent son père, ses trois épouses, “les marâtres” et leurs enfants.  

Kadiatou est la cadette de la première femme de son père. Dans cette structure familiale, fortement marquée par une autorité paternelle inflexible, elle apprend très tôt à ne parler que lorsque c’est absolument nécessaire et à se rendre utile. L’un de ses premiers terrains d’apprentissage sera la cuisine, d’abord comme espace d’organisation, de rigueur et de responsabilité, puis comme lieu d’expression personnelle. 

Dès l’enfance, elle est obligée en tant que fille d’aider ses marâtres à la préparation des grandes fêtes familiales, orchestrées avec minutie dans sa maison de Boké et quelque fois aussi dans le village de Khorira, la plantation excentrée de la ville où vivent ses grands-parents. Kadiatou y prend goût. “ Ça représentait beaucoup de nourrir plus d’une centaine de personnes, mais j’aimais beaucoup tout ça, être dans l’action. […] Je me disais que si ce partage avait lieu, c’était beaucoup grâce à moi. “ Ce rôle, qu’elle endosse souvent avec assurance, renforce sa confiance en elle : “Faire partie de ces repas m’a appris beaucoup, surtout pour la pratique. Et comme j’étais bonne, c’est souvent moi qui organisais. Puis j’ai développé des compétences, c’était plus facile, plus amusant.” 

Ce sont ces compétences, développées dans un cadre contraint, qui deviendront plus tard les fondations de son autonomie. 

La coutume : entre racines et chaînes, la cuisine comme acte de rébellion 

Dans la maison familiale, les règles sont strictes : sorties interdites, sport proscrit, contrôle permanent. À la fois religieux, social et patriarcal, le cadre imposé par son père vise à maintenir la réputation d’une famille sans vagues “respectables”, grâce auquel les filles seront promises à des mariages avantageux. Mais Kadiatou parvient parfois à déjouer les interdits. En cachette, avec sa sœur, elle joue au volleyball, allant jusqu’à cacher ses affaires dans un buisson près du terrain. Plus tard, un professeur demande l’autorisation à son père de l’entraîner. “J’ai été très soulagée, j’avais très peur de mon père…”  

Au volley comme en cuisine, Kadiatou trouve un moyen d’affirmer sa place, de lutter silencieusement contre les règles qui lui sont imposées. La cuisine, terrain de rassemblement et de partage, devient son espace de résistance. En prenant la tête de l’organisation des repas familiaux, elle s’impose comme un acteur central, capable de gérer et de coordonner les tâches. Elle acquiert ainsi une reconnaissance et une liberté qu’elle n’aurait pas obtenue autrement. 

Il y a cependant une autre menace qui pèse très lourd dans le carcan des traditions. Une menace insidieuse qui, encore une fois pèse uniquement sur les filles : celle de l’excision. En Guinée, cette pratique ancestrale ne relève pas de la religion mais de la coutume. “L’excision, c’est un mot qu’on n’entend pas mais ça concerne toutes les filles.” Pratiquée dès le plus jeune âge, sans consentement des parents, elle est organisée par les anciens, sans encadrement médical, dans des conditions très violentes. 

“On ne demande pas l’avis des parents. On peut te voler ta fille. Il y a dix ou quinze femmes qui te maintiennent tendue, tu es attachée avec des cordes, les yeux bandés… Il y a des tambours et des chants pour couvrir ta voix. […] C’est comme si on voulait tuer la personne. Quand tu grandis, tu dis qu’on t’a violée d’une manière… C’est catastrophique.” 

À la mort de son père, Kadiatou a 14 ans. Elle arrête l’école et essaie de se faire embaucher par la société de Bauxite dans laquelle travaillait son père. Faute de contact pour l’aider, sa démarche n’aboutit pas. Sa mère lui conseille alors de se marier pour sa sécurité physique et financière, et elle choisit un époux pour Kadiatou. Un an plus tard, celle-ci donne naissance à une fille. L’enfant est excisée pendant des vacances chez sa grand-mère paternelle et meurt des suites d’une hémorragie. Cet évènement marque un tourant dans la vie de Kadiatou. Elle prend alors la décision de partir de Guinée si elle a un jour une autre fille. “ Il fallait que je parte, sinon ce n’est pas la peine d’accoucher, de faire des enfants. Tu fais des enfants, on te les assassine.” 

Dix ans plus tard, à la suite d’un traitement pour une tumeur utérine, elle tombe enceinte de sa fille Fatou. Et un soir quelques jours après son accouchement, elle quitte la Guinée. Son départ est un point assené sur la table. Une liberté arrachée à un système qui l’enferme et dicte le droit de vie ou de mort de son enfant. Ce départ devient son ultime acte de résistance face à la coutume et à un système où la violence  domine. 

De l’exil à la liberté : la cuisine, moteur d’émancipation et de reconstruction 

Lors de ce voyage clandestin, Kadiatou traverse le Mali, le Maroc, les montagnes de l’Atlas et l’Espagne, avant d’arriver en France. 

« Je me souviens de l’effort, mon bébé sur le dos, grimper, courir, sans eau, sans nourriture. Descendre la montagne sur les fesses, la petite contre ma poitrine. Si on s’arrête, on meurt. J’ai perdu mes chaussures. Après la descente on nous a entassé dans un camion réfrigéré, il n’y avait pas d’air et les portes se sont fermées contre mes orteils. À ce moment-là, je me suis dit deux choses : “Je suis une mère qui tombe avec ses enfants, se relève avec ses enfants, et meurt pour ses enfants.” Et aussi : “Être une femme, c’est quelque chose. Une femme est vraiment intelligente et forte. Je vois la capacité d’une femme. Un homme ne peut pas faire ce que j’ai pu faire.” » 

Arrivée en France, d’abord à Toulouse puis à Marseille, elle est hébergée par un couple de médecins à la retraite, Hélène et Gérard Picon. Soutenue, mais surtout guidée par sa propre détermination, elle apprend le français, multiplie les démarches, puis trouve un emploi à La Ruche, un incubateur de projets à Marseille. Ce poste, centré sur la gestion de repas partagés, s’inscrit directement dans le prolongement de ses apprentissages précoces. Elle y coordonne l’organisation des repas, choisit les produits, anticipe les besoins, limite le gaspillage. C’est dans ce cadre qu’elle retrouve pleinement sa place, qu’elle renforce son autonomie, et qu’elle valorise enfin ses compétences hors du cercle familial.  

« Tout ce que j’avais appris en Guinée grâce à ces festins : l’organisation autour d’un repas, la préparation de l’espace, gérer toutes les tâches, trouver les bons produits… C’est pour ça qu’on m’a embauchée, parce que je suis douée » Elle précise aussi: « Je ne cuisine pour faire connaitre les plats guinéens, mais aussi pour tout ce que je sais très bien faire, et c’est organiser tout ce qu’il y a autour des repas”

Ce travail ne valorise pas uniquement une tradition culinaire guinéenne : il reconnaît un savoir-faire logistique, une rigueur et une capacité d’adaptation. Il permet à Kadiatou de reconstruire son image d’elle-même et de stabiliser sa situation. Grâce à ce poste, elle accède à un logement, élève ses enfants dans un environnement sécurisé et bâtit une indépendance durable. 

Par la suite, elle s’engage comme animatrice dans le projet ESCAL, pour accompagner des personnes éloignées de l’emploi. Elle organise des visites d’entreprise, participe à des entretiens d’intégration et soutient des parcours d’insertion. À travers ces nouvelles fonctions, elle transmet à d’autres ce qu’elle a elle-même expérimenté : la montée en compétences à partir d’un savoir souvent invisibilisé. 

Le parcours de Kadiatou montre comment des compétences développées dans la sphère domestique, souvent sous-estimées, peuvent devenir des leviers d’émancipation. Dans son cas, la cuisine a été bien plus qu’un espace de tradition ou de transmission culturelle : elle a été une école d’organisation, une source de confiance et un point d’ancrage tout au long de son exil et de sa reconstruction. 

“Al Hamdulilah” – grâce à Dieu- conclut-elle. 

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